Et de réaliser que la seule issue est alors l'oubli. Vivre sans.
Car les hommes ne sont pas importants. Les chats ne sont pas importants. Ni plus, ni moins.
Non, ils ne sont pas importants. Ce qui prime, c'est moi. Même une chose abjecte comme moi c'est important.
Alors je sors dans la rue livide, me confonds dans la société en baignant dans mon jus d'autosuffisance, en équilibre douteux sur mes deux jambes. Perche de bipèdes disgracieux.
D'ailleurs, l'humain est une espèce plutôt ingrate physionomiquement. Alors moi c'est peu dire. Il suffit que je me mire 5 secondes par inadvertance dans une vitrine et ma journée est foutue.
J'aime quand il pleut, on ne regarde pas les vitrines.
Parmi les gouttes d'eau, on ne distingue plus mes larmes.
Souvent, il m'arrive de me poser sur le coussin difforme qui me sert de cul et de faire des exercices d'introspection. Chez moi ça fonctionne assez bien vu que j'ai une facile propension à la rumination. Là du haut de mon séant je considère le monde (mon nombril, et le monde)
Ce qui me manque : la rigueur.
Le manque de rigueur fait la différence entre mon état habituel et mon état idéal.
Financièrement, mon compte est sinistré depuis que je l'ai ouvert par pression éducative capitalistique. Moi j'aurais préféré être adepte du tout sous l'oreiller. Enfin, façon de parler.
Ma grand-mère, sorcière de Basse-Bretagne jouissant d'une honnête réputation de mère jeteuse de sorts, gérait son capital sous le matelas, tel quel. A l'époque dont nous parlons, le capital ne se comptait pas en actions ou en intérêts, mais en têtes. Dix têtes de vaches, trente têtes de brebis, un coq, trente-cinq poules, 250 lapins, etc. Cette femme tuait les lapins, son capital, en leur balançant la tête contre un mur, et elle leur enlevait la peau, comme j'enlève mon pyjama. Il reste en moi comme un souvenir douloureux chaque fois que j'enlève mes collants.
Soit dit en passant, l'homme devrait porter la jupe. Sainte horreur les jupes, qui nous raccourcissent les jambes, rapetissent la femme, pour la rapprocher du sol, nous voilà, raze-bitume et courts boudins. La femelle saine porte la jupe, la voilà féminine, sexuellement enviable.
Je ne me souviens plus très bien, désolé. Mais alors, je n'arrive même plus à pleurer.
Mes yeux auront été désséchés par la solitude.

